La petite annonce qui change tout
En dernière année de gymnase, une petite annonce collée sur un distributeur de boissons a attiré mon attention : on y proposait de passer sa licence PPL à San Diego. Intrigué, j’en ai parlé à mes parents, qui ont sans doute été autant séduits que moi par l’idée — et par l’opportunité de me voir revenir avec un anglais un peu plus américain.
Cap sur San Diego : trois mois d’aventure
Après avoir pris contact, l’aventure s’est rapidement mise en place. En 1997, je me suis envolé pour San Diego pour un séjour de trois mois, de février à avril, avec un objectif clair : obtenir ma licence de pilote privé et améliorer mon anglais. Une parenthèse californienne qui allait se révéler inoubliable.
Mon chez-moi à Colina Dorada
Mon logement, situé dans le charmant quartier au doux nom de Colina Dorada, offrait une ambiance relaxante avec sa piscine, son jacuzzi et son terrain de tennis. J’ai partagé la maison avec un couple, dont le mari pilotait des Saab 340 pour American Eagle, une filiale d’American Airlines. La femme étant indonésienne, j’ai eu la chance de bénéficier de bon petits repas (même si un peu épicés…)
Premiers pas… sur deux roues et quatre roues
Au début de mon séjour, mon seul moyen de transport “indépendant” était un vélo qu’on m’avait gentiment prêté. Je l’ai utilisé quelques fois pour aller à l’aéroport — histoire de me convaincre que j’étais sportif — mais j’ai vite compris que San Diego et les vélos ne vivaient clairement pas dans la même dimension. Après quelques frayeurs, j’ai donc rangé le vélo… très loin.
Heureusement, mon ami Florian est venu depuis la Suisse effectuer quelques heures de vol, et grâce à lui, j’ai pu passer au niveau supérieur : acheter une voiture d’occasion à la frontière mexicaine. Oui, ça commence bien. Nous avons déniché une Hyundai Excel blanche, propre comme au premier jour — extérieurement du moins, pour la modique somme de 800 $ (après quelques petites améliorations, je l’ai revendue 1’000 $ à la fin de mon séjour).
La vente se faisait dans le cadre d’une procédure de l’État, car la voiture avait été volée puis récupérée par la police à la frontière. Tout un programme. Globalement, elle était en bon état… si on oubliait la radio qui avait perdu son panneau avant (donc juste là pour la déco), et la portière conducteur qui n’avait plus de serrure et refusait obstinément de s’ouvrir. Rien que ça.
Je dois avouer que je n’étais pas totalement serein avec cet achat. Une petite voix me répétait : “Et si quelqu’un retrouvait un sac de drogue coincé dans un compartiment caché ?”.
Mais la voiture avait tout de même un luxe inattendu : la climatisation. Un vrai bonheur dans la chaleur californienne… du moins tant que la route était plate. Dans les montées, il fallait l’éteindre pour garder un semblant de puissance.
Le Cessna 152, mon fidèle destrier
Mon aventure aérienne a commencé à l’aéroport de Montgomery-Gibbs Exec (KMYF), accompagné de mon fidèle destrier mécanique : un Cessna 152 qui, soyons honnêtes, avait plus de vécu que moi. Les premiers jours ont été consacrés à une étude intensive de la théorie du vol et des règlements aéronautiques — indispensables pour l’examen, mais aussi pour comprendre ce que racontait la radio en anglais, ce qui n’était pas gagné au début.
Cet aéroport où j’ai passé des heures à essayer d’avoir l’air d’un vrai pilote (tout en priant pour que le vent ne ruine pas mon atterrissage) se trouve juste à côté d’un lieu mythique : la base de Miramar, alias “Top Gun”. Rien que ça.
Top Gun en voisin
Pendant que j’apprenais laborieusement à tenir mon Cessna en ligne droite, des F/A-18 passaient régulièrement au-dessus de ma tête comme si de rien n’était — un peu comme des voisins bruyants, mais en beaucoup plus cool. Cette proximité offrait un spectacle permanent : d’un côté moi, jeune pilote en lutte avec la check-list ; de l’autre, des jets de combat en train de jouer dans une catégorie légèrement supérieure.
Un environnement parfait pour se sentir humble… mais terriblement motivé.
Entre gratte-ciels et océan
Toujours grâce à Florian — qui profitait de son séjour pour cumuler quelques heures de vol et garder sa licence bien éveillée — j’ai eu l’occasion de découvrir le fameux “VFR Corridor” de San Diego. Pour situer : c’est un itinéraire officiel permettant aux petits avions en vol à vue de survoler le centre-ville et même l’aéroport international. Oui, vous avez bien lu.
Dans la plupart des régions du monde, proposer ça à un contrôleur aérien reviendrait à lui déclencher une crise cardiaque instantanée. Mais à San Diego, c’est parfaitement normal : les liners à gauche, les petits coucous à droite, et tout le monde cohabite presque joyeusement.
Résultat : j’ai pu admirer les gratte-ciels, la baie, et les gros avions en approche… depuis mon petit cockpit. Une expérience totalement improbable ailleurs, mais absolument inoubliable.
J’au aussi pu découvir la piste singulière de Mc Clellan-Palomar (KCRQ), qui donne cette impression de foncer droit dans l’océan pacifique!
Le retour par le nord nous fait longer la plage naturiste, ce qui ajoute toujours un certain… intérêt aéronautique. Disons simplement que c’est un itinéraire où l’on garde les yeux dehors — comme le recommandent tous les instructeurs.
Premiers vols en tant que pilote et immersion aéronautique
Le 7 février 1997, j’ai effectué mon premier vol là-bas. C’était à la fois excitant et un peu déroutant, alors que j’apprenais à garder le Cessna en mouvement autour d’un point fixe au sol.
Il m’arrivait aussi de m’installer dans le cockpit, non pas pour voler, mais pour écouter les communications radio. Cette immersion m’a permis de me familiariser avec le langage de l’aviation, ses subtilités et son accent si particulier. Une façon simple et efficace d’améliorer ma compréhension de l’anglais aéronautique, indispensable pour la suite de ma formation.
Mon premier vol en solo, le 3 mars 1997 à Gillespie Field (KSEE), a été une étape marquante, suivie de bien d’autres encore.
Vols de nuit et approches spectaculaires
Le 21 mars, j’ai affronté mon tout premier vol de nuit. Au menu : obscurité totale et exercices de récupération de situations anormales, autrement dit « devine ce que ton instructeur est en train de te faire ». Dans le noir complet, mes sens jouaient à 1, 2, 3 soleil pendant que mon instructeur glissait de microscopiques mouvements histoire de me brouiller un peu plus. Quand j’ai finalement rouvert les yeux, je me suis retrouvé face à San Diego illuminée, splendide… et légèrement en piqué. Une façon plutôt directe de se sentir vivant. Ce vol m’a aussi permis de faire une approche ILS à KMYF, histoire de montrer que je savais encore où était le sol.
Escapade à Catalina Island
Le 12 avril, place à une nouvelle escapade : cap sur l’île de Catalina, au large de Los Angeles. Cette fois, j’étais aux commandes d’un Cessna 172, accompagné de trois passagers, dont mon hébergeur-promu-instructeur-du-jour.
L’atterrissage sur cette île montagneuse donnait sincèrement l’impression de poser l’avion sur un porte-avions — sans les marins, mais avec le même niveau d’adrénaline. Ce n’est pas pour rien que l’aéroport est surnommé « Airport in the Sky ».
En prime, le contrôle aérien nous a demandé de garder un œil sur l’océan car un appareil était porté disparu… Rien de tel pour rappeler que voler, c’est aussi savoir scruter l’horizon. Une aventure mémorable, à tous points de vue.
Le vol cross-country solo
Le 15 avril, j’avais entrepris un vol cross-country solo, un grand classique — et un grand moment de stress — pour l’obtention de la licence de pilote. Au programme : un itinéraire façon road-trip aérien reliant Montgomery-Gibbs Exec (KMYF), Yuma MCAS/Yuma International (KNYL) en Arizona, Twentynine Palms (KTNP), Yucca Valley (L22), puis retour à KMYF. Un parcours digne d’une mini-aventure, avec pour seul copilote… moi-même. Un vrai défi, mais aussi un de ceux qui font se dire : OK, là, je deviens vraiment pilote.
Pour en savoir plus sur ce vol mémorable, je te renvoie vers ce récit.
Vols dans l’espace aérien de classe B
Le 17 avril, j’ai réalisé un vol de nuit en plein cœur de l’espace aérien de classe B, sous l’œil vigilant du contrôle aérien en mode flight following. Atterrir à l’aéroport John Wayne/Orange County (KSNA), entouré d’avions de ligne qui semblaient sortir tout droit d’une salle de musculation, a été un vrai numéro d’équilibriste… surtout pour mon instructeur, qui a géré ça avec un calme olympien. Même la contrôleuse aérienne est restée un instant sans voix, visiblement étonnée de voir un petit avion de tourisme se comporter comme un pro au milieu des géants.
L’examen final
Le 27 avril, jour tant redouté de l’examen en vol, a marqué l’apogée de toute mon aventure aérienne. Le vol s’est déroulé plutôt sereinement : pas de pièges sournois de la part de l’examinateur, pas de questions impossibles sorties d’un manuel oublié depuis 1973. Mais ce qui l’a vraiment marqué — ou peut-être rassuré — c’est mon réflexe instinctif pour éviter un autre appareil. Un petit geste pour moi, un grand soupir de soulagement pour lui.
Cet épisode a clairement joué en ma faveur et a scellé l’obtention de ma licence de pilote. Le tout… à seulement quelques jours de l’expiration de mon visa touristique. Timing parfait, ou pur hasard ? On dira que c’était le destin.
Découverte de l’Ouest américain avec ma future femme
Entre deux vols et quelques séances de révisions, j’en ai aussi profité pour jouer les touristes avec celle qui allait devenir ma femme. Au programme : San Francisco, Disneyland, Universal Studios, Las Vegas et même le Grand Canyon. Rien que ça. Et pour couronner le tout, nous avons eu l’occasion de survoler le Grand Canyon à un tarif défiant toute concurrence… normal, le pilote n’était autre que le frère de mon hébergeur. Quand on dit que les bons plans se trouvent par hasard, ce n’est visiblement pas une légende !
Les anecdotes de San Diego
San Diego m’a aussi offert son lot d’anecdotes savoureuses, du genre à pimenter un séjour et à rappeler que l’imprévu est souvent le meilleur guide de voyage.
L’un des premiers moments marquants, c’était cette sensation de super-pouvoir en appuyant sur un simple bouton… ou plutôt en sélectionnant une fréquence radio. Depuis le cockpit, j’ai pu allumer toute une piste d’atterrissage rien qu’avec ma radio. Pas exactement la Force façon Jedi, mais suffisamment cool pour que je m’en souvienne encore.
Un autre épisode, nettement plus mouvementé, s’est déroulé sur l’autoroute en direction de l’aéroport de Los Angeles. J’y ramenais mon amoureuse pour son retour en Europe quand, à 110 km/h, le pneu avant gauche a décidé de rendre l’âme. Heureusement, la bande d’arrêt d’urgence — une zone en terre battue située au milieu de l’autoroute — nous a permis d’improviser un atelier mécanique express. Avec un cric qui s’enfonçait légèrement dans la terre, et grâce au fait que mon ami Luis m’avait rendu ma roue de secours quelques jours plus tôt (timing parfait), nous avons réussi à sortir de cette situation pour le moins… poussiéreuse.
Dans un registre plus nocturne, une escapade à Tijuana s’est révélée aussi fascinante qu’un peu intimidante. Passer la frontière à pied pour découvrir l’ambiance animée de la ville, comme le font tant de jeunes Américains de moins de 21 ans, c’était une expérience en soi. Disons que l’atmosphère y est… vivante. Très vivante.
Lors de mes moments d’attente près du clubhouse, j’ai également eu l’occasion d’embarquer pour quelques vols d’instruction sur d’autres types d’appareils. L’un des souvenirs les plus marquants reste un vol en bimoteur, où l’élève s’exerçait à gérer la panne d’un moteur. Rien de tel que d’entendre un moteur se taire en plein vol pour rappeler l’importance de bien attacher sa ceinture.
Une journée, particulièrement bien remplie, a commencé sur les pistes d’un petit domaine skiable à l’est de Los Angeles et s’est terminée dans le jacuzzi de notre résidence. Un enchaînement ski–bain chaud digne d’une brochure touristique, et honnêtement, ça fonctionnait très bien.
Et puis il y avait mes balades en roller inline le long de la plage, casque Discman vissé à la ceinture — l’ancêtre glorieux du streaming. Entre la mer, le soleil et la musique qui sautait au moindre caillou, c’était ma manière préférée de profiter pleinement du charme de San Diego tout en bougeant un peu.
Cette parenthèse à San Diego restera gravée dans ma mémoire comme une période faite d’apprentissage, d’aventure et de découvertes… le tout dans une ville où même la météo semble avoir décidé de vivre sa meilleure vie. Une époque unique, à la fois formatrice et pleine de moments inattendus, qui continue encore aujourd’hui de me faire sourire.
















